Devant une œuvre de Patrick Rubinstein, un visiteur de galerie s’arrête, immobile, face à un portrait de Marilyn Monroe. Il fait un pas de côté pour observer un détail… et c’est Mickey Mouse qui lui fait face. Aucun tour de passe-passe, aucun écran caché : simplement un tableau, du bois, et un pliage. Comment Patrick Rubinstein parvient-il à loger plusieurs images distinctes dans un seul et même objet ?
Un support pensé comme un mécanisme optique
Ce que Patrick Rubinstein appelle une « œuvre cinétique » n’est pas un tableau plat mais une structure en relief, généralement pliée en accordéon ou montée sur une base pyramidale. Sur cette structure, l’artiste fixe de fines lamelles verticales, chacune orientée selon un angle précis (souvent 45°). Chaque face de lamelle reçoit une bande découpée d’une image différente. Résultat : l’œil du spectateur ne capte jamais qu’une seule face à la fois, selon l’endroit où il se trouve dans la pièce.
Ce principe n’est pas propre à Rubinstein ! On le retrouve dans les vieilles cartes postales à effet lenticulaire ou certains jouets optiques, mais peu d’artistes l’ont porté à l’échelle d’une œuvre picturale exposée en galerie, avec cette exigence de composition et de finition.
Le « Dooble » : la signature de Patrick Rubinstein
Le procédé le plus emblématique de Patrick Rubinstein, qu’il a lui-même baptisé et déposé, s’appelle le Dooble. Il consiste à fusionner deux images distinctes, découpées en lamelles, puis appliquées sur un même support plié en accordéon. Selon l’angle d’observation, seule l’une des deux images apparaît nettement, l’autre reste invisible jusqu’à ce que le spectateur change de position.
Ce qui distingue le travail de Patrick Rubinstein n’est pas seulement la prouesse technique, mais le choix des paires d’images qu’il associe. Superposer Michael Jackson et une pochette d’album, ou Marilyn Monroe et une icône du cartoon, n’est jamais anodin : chaque Dooble raconte une rencontre visuelle entre deux fragments de mémoire collective, que l’artiste orchestre volontairement.
Le « Triple » : quand Patrick Rubinstein ajoute une dimension
Patrick Rubinstein a ensuite complexifié son procédé avec le Triple : au lieu de deux images, trois coexistent sur le même support, une image centrale, visible de face, et deux images latérales qui n’apparaissent que lorsque le spectateur se place à gauche ou à droite. Cette évolution technique multiplie les angles de lecture et transforme chaque œuvre en une expérience à trois temps plutôt qu’à deux. C’est aussi la preuve d’une recherche plastique qui ne s’est pas arrêtée à sa première invention : Patrick Rubinstein a continué d’affiner son procédé bien après l’avoir breveté.
Ce que Patrick Rubinstein exploite dans notre perception
Le Dooble et le Triple fonctionnent parce qu’ils jouent avec un réflexe très simple de la vision humaine : nous ne percevons jamais une surface pliée dans son intégralité depuis un point fixe. Patrick Rubinstein construit ses œuvres en anticipant précisément ce que l’œil peut et ne peut pas capter selon la position du corps dans l’espace.
Cette approche s’inscrit dans la filiation de l’Op Art et de l’art cinétique : Rubinstein cite volontiers Yaacov Agam, dont le procédé optique en accordéon l’a initié dès l’adolescence, ou Victor Vasarely, pionnier des illusions géométriques. Mais là où ces artistes exploraient surtout l’abstraction, Patrick Rubinstein a orienté ce même principe vers la figuration et les icônes de la culture pop, ce qui constitue sa marque propre dans l’histoire de l’art optique.
Face à une œuvre de Patrick Rubinstein, le spectateur devient acteur
Contrairement à une peinture classique, une œuvre de Patrick Rubinstein ne se laisse pas saisir en un seul regard, ni même en une seule photographie. Il faut se déplacer, contourner, revenir, pour reconstituer mentalement l’ensemble des images qu’elle contient. Le spectateur n’est plus seulement témoin de l’œuvre : son mouvement dans l’espace fait littéralement partie du dispositif que Patrick Rubinstein a conçu.
C’est sans doute ce qui explique pourquoi ses pièces intriguent autant en galerie : elles ne se consomment pas d’un coup d’œil, elles se traversent.
En somme
Le visiteur qui hésitait entre Marilyn et Mickey n’était pas victime d’une illusion : il en était l’un des rouages. C’est précisément ce que Patrick Rubinstein a cherché à construire depuis ses premières expérimentations à l’adolescence : des œuvres qui n’existent pleinement que dans le mouvement de celui qui les regarde.
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